Hebdomadaire d’information et de réflexion - Burkina-Faso
Bendré – février 2010
dimanche 17 octobre 2004, par Bendré
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15 octobre. inventer un autre avenir face à la déroute des consciences africaines meurtries. Respecter le bien public, lutter contre l’injustice et la corruption. Lutter contre la pauvreté, la misère, la fatalité pour redonner dignité et espoir. Pour cela, il a été tué pour empêcher que la politique ne soit pas productrice de chef d’œuvre émancipateur et contagieux. Evoquer inlassablement son combat et son assassinat donne vie à la conscience de l’Afrique en mutation.
Par Pabèba Sawadogo
Le destin tragique de Thomas Sankara est lié au combat pour l’avènement d’une démocratie sociale. Ce combat ne pouvait plaire à la " Mafiafrique " composé des groupes d’affairistes et leurs collaborateurs qui gouvernent l’Afrique. Alors, il fallut l’exterminer. On trouva le bras armé dans les relais locaux et la machine se mit en branle. Retour sur les causes d’un jeudi macabre.
"A la faveur des méandres de l’histoire, cet autocrate s’est hissé à la tête de notre Révolution pour mieux l’étouffer de l’intérieur. Cette haute trahison s’est illustrée par le bafouement de tous les principes organisationnels, les reniements divers des nobles objectifs de la RDP, la personnalisation du pouvoir, la vision mystique, quant aux solutions à apporter aux problèmes concrets des masses, toutes choses qui ont engendré la démobilisation au sein du peuple militant." Extrait de la Proclamation du 15 Octobre 1987.
"Peuple du Burkina Faso, l’accélération de l’histoire fait souvent défiler les événements à une allure telle que la maîtrise par l’homme des faits devient impossible, rendant celui-ci artisan de situations non désirées. Les instants tragiques que nous avons vécus le 15 octobre courant font partie de ce type d’événements exceptionnels que nous fournit souvent l’histoire des peuples. En tant que révolutionnaires, nous devions avec courage assumer nos responsabilités. Nous l’avons fait à travers la proclamation du front populaire. Nous continuerons à le faire sans faille et avec détermination pour le triomphe des objectifs de la Révolution d’août. Ce dénouement brutal nous choque tous en tant qu’êtres humains et moi plus que quiconque pour avoir été son compagnon d’armes, mieux, son ami. Aussi, pour nous, il reste un camarade révolutionnaire qui s’est trompé." In Message à la nation du président du front populaire, le camarade capitaine Blaise Compaoré le 19 octobre 1987.
Le jeudi 15 octobre 1987, le processus de la Révolution démocratique et populaire qui avait cours au Burkina était brutalement arrêté sur le coup de 16 heures. Dans l’après midi de ce jeudi là, plus d’un militant de la RDP a été atteint d’une stupeur indicible. Après la pétarade des kalachnikov qui a duré toute la soirée, la proclamation signée d’un front populaire est tombée drue comme une pluie mêlée de grêle, surprenant de la même façon certains militants de la RDP tout comme ceux qui ne trouvaient pas d’intérêt à la Révolution et se tenaient à distance d’elle.
Depuis un certain temps, il était de notoriété publique qu’une crise grave minait le conseil national de la révolution (CNR). Ses principaux dirigeants, jadis unis, n’arrivaient plus à s’entendre sur l’orientation et la stratégie d’action. Les quatres (4) chefs historiques (Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Boukary Lingani, Henri Zongo)de la RDP paraissaient de plus en plus " trop nombreux " pour diriger le mouvement révolutionnaire. Mais la grave crise qui secouait les dirigeants de la RDP restera en grande partie cachée aux militants de base, à tel point qu’ils seront surpris par l’ampleur et la brutalité du dénouement du 15 octobre. Aussi, beaucoup de militants sincères regrettent-ils encore aujourd’hui, le dénouement du 15 octobre tel qu’il s’est présenté, se disant que les instances où des débats d’idées auraient dû se tenir ne manquaient pas pour que l’on en arrive là. Mais ceux qui ont fait le coup couraient un risque important en laissant la parole à Thomas Sankara dans quelque cadre de concertation que ce fût, car il avait une telle force d’argumentation qu’il en serait sorti peut-être " victorieux".
C’est cette même capacité de persuasion qui aboutissait à certaines décisions, jugées à posteriori "spontanéistes, volontaristes" alors qu’en son temps, il n’y eut pas de critiques conséquentes. Et c’est ce même trait de personnalité du défunt président qui sauva la tête de plus d’une personne que de proches collaborateurs voulaient une fois de plus sacrifier sur l’autel de la contre- révolution.
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En fait, il faut convenir d’une chose : le 15 octobre et la rectification sont intervenus précisément parce que les camarades qui avaient commencé la RDP avec Thomas Sankara, étaient essoufflés et qu’ils ne se sentaient ni la force ni l’âme de continuer. Et comme les adversaires du processus existaient et étaient influents, tant en dehors que dans les rangs même des révolutionnaires, ils n’ont pas eu de la peine à rallier à eux tout un monde pour contrebalancer la RDP. La raison toute trouvée de la " trahison de la voie initiale" a été vite évoquée.
Or le capitaine Thomas Sankara a été le premier à se rendre compte de la nécessaire démocratisation du processus, lui qui professait en août 1987 à Bobo Dioulasso qu’il "fallait au Burkina, un peuple de convaincus et non un peuple de vaincus, de soumis qui subissent leur destin". Il avait commencé ainsi la véritable "Rectification" de la RDP marquée du reste par l’élargissement de plusieurs détenus politiques et de droit commun. Les sanctionnés à tort retrouvaient la possibilité de reprendre leur carrière.
Mais cette politique initiée par Thomas Sankara a vite été "court-circuitée" par le 15 octobre et revendiquée par le front populaire. Il fallait laisser l’image d’un Sankara fermé et hostile aux ouvertures. Aussi, les choses s’accélèrèrent très vite après le discours de " réconciliation" d’août 87 à Bobo où Sankara disait notamment : "Dans le proche passé, nous avons parfois commis des erreurs. Cela ne devra plus se produire sur la terre sacrée du Faso. Il doit y avoir de la place dans le cœur de chacun de nous pour ceux qui ne sont pas encore parfaitement en harmonie avec le discours d’orientation politique et les objectifs de notre plan quinquennal. Ce sera à nous d’aller à eux et de les gagner à la cause révolutionnaire du peuple… Nous devons préférer un pas ensemble avec le peuple plutôt que de faire dix pas sans le peuple". In Thomas Sankara, oser inventer l’avenir p.264 Ed Pathfinder et l’harmattan 1991.
Après ce discours, il fallait se dépêcher d’arriver au pouvoir, car laisser le temps à Thomas Sankara d’amorcer réellement la démocratisation de la RDP , ce serait se priver de prétexte justificatif d’un coup d’Etat militaire.
La commémoration du discours du 2 octobre à Tenkodogo sera l’occasion pour les comploteurs d’accélérer leurs manœuvres de liquidation de la révolution et d’entreprendre ce faisant, le 15 octobre 1987 .
La crise qui prévalait depuis un certain temps sur le terrain politique a gagné comme à l’accoutumée le terrain militaire, et il fallait dès lors que les armes parlent pour la dénouer. Telle a toujours été la tactique des hommes politiques au Burkina Faso . Ils créent toujours une pourriture qui oblige les militaires à intervenir. Dans le cas du CNR, il faut y ajouter le fait que la rigueur prônée n’était pas du goût de tout le monde, notamment de certains commandos, artisans du coup d’Etat révolutionnaire du 4 Août 1983 .
Ceux-ci revendiquaient avec insistance une bonne part du gâteau. Chose à laquelle Thomas Sankara aurait opposé une constante fin de non recevoir, arguant que le militaire doit "vivre avec les masses"et prônant "un quart de poulet par jour et par militaire". C’était mal connaître ceux-là qui revendiquaient qui une villa , qui un galon afin de jouir du fruit du risque encouru dans la nuit du 4 Août. Il nous revient à cet effet que ces derniers, lors des réunions régulières avec leur chef posaient constamment cette doléance. Ce à quoi le chef en question répondait qu’il n’y voyait pas d’inconvénient mais que " c’est Sankara qui s’oppose". Les militaires répliquaient : "pourquoi ne l’enlève-t-on pas ?". A force de se répéter tous les jours, on finit par " enlever" Thom’ Sank le 15 octobre 1987.

Que s’est - il passé ce jour là ?
Gilbert Diendéré déclare dans "Sankara, Compaoré et la révolution burkinabè" de Ludo Martens, aux pages 65 et 66 : "le 15 octobre donc, à la réunion des officiers, des éléments du palais ont accusé les militaires de Pô d’être venus pour tramer un complot . L’atmosphère a chauffé. Nous nous sommes séparés sans qu’un accord soit réalisé. Il paraît qu’au même moment, une autre réunion se tenait à la présidence, à laquelle Sigué et d’autres chefs de corps assistaient. Mais le registre de la présidence a disparu après le 15.
Comme les soldats de la garde présidentielle appartiennent à notre bataillon, tous n’étaient pas partisans de l’affrontement. Ainsi le chauffeur de Sankara, le caporal Der et d’autres sont venus nous prévenir que Compaoré, Lingani et Zongo seraient arrêtés ce soir. Pendant la réunion de l’OMR (ndlr : Organisation militaire révolutionnaire), le conseil serait encerclé par les troupes de la FIMATS (ndlr : Forces d’intervention du ministère de l’administration territoriale et de la sécurité) et de l’ETIR (ndlr : Escadron du transport et d’intervention rapide). Un groupe de militaires devrait mettre les trois en état d’arrestation, tandis que le gros des forces devrait se tenir prêt à toute éventualité. Bien qu’on ne nous eût pas exactement parlé de liquider les trois, nous étions convaincus qu’une tuerie ne pourrait être évitée. Les trois ne se laisseraient pas prendre sans réagir et des hommes comme Sigué et Koama n’hésiteraient pas une seconde à les descendre. Notre réaction a été qu’il fallait arrêter Sankara avant que l’irréparable ne se produise. La décision a été prise dans un climat général d’inquiétude proche de la panique. Nous n’avions pas vraiment le choix. Nous n’avons jamais pu croire que Sankara allait s’en prendre à ses trois compagnons. Blaise était à la maison, malade. Nous n’avons pas voulu le prévenir parce que nous savions qu’il ne serait pas d’accord pour arrêter Sankara. C’était une décision grave, mais il faut s’imaginer la panique qui régnait à ce moment parmi nos soldats.
Nous savions que Sankara avait une réunion au conseil à seize heures et nous avons décidé d’aller l’arrêter là-bas…
Peu après seize heures, la Peugeot 205 de Sankara et une voiture de sa garde sont arrivées devant la porte du pavillon ; une deuxième voiture de la garde est allée stationner un peu plus loin. Nous avons encerclé les voitures. Sankara était en tenue de sport. Il tenait comme toujours son arme, un pistolet automatique, à la main. Il a immédiatement tiré et tué un des nôtres. A ce moment, tous les hommes se sont déchaînés, tout le monde a fait feu et la situation a échappé à tout contrôle …
Après les événements, j’ai téléphoné à la maison de Blaise pour le mettre au courant . Quant il est arrivé, il était fort découragé et mécontent, surtout quand il a constaté qu’il y avait treize morts".
Le coup a été donc fait à l’insu de Blaise Compaoré !
Ce dernier d’ailleurs, déclare dans le livre précité à la page 67 : " lorsque je suis arrivé au conseil de l’entente après la fusillade et que j’ai vu le corps de Thomas à terre, j’ai failli avoir une réaction très violente contre ses auteurs. Cela aurait sans doute été un carnage monstre dont je ne serais certainement pas sorti vivant. Mais quand les soldats m’ont fourni les détails de l’affaire, j’ai été découragé, dégoûté. Je suis resté prostré pendant au moins vingt-quatre heures …
Quand j’ai demandé à mes hommes pourquoi ils avaient arrêté Sankara sans me le dire, ils m’ont répondu que s’ils l’avaient fait, j’aurais refusé. Et c’est vrai. Je savais que mon camp politique était fort. Thomas ne contrôlait plus l’Etat. Je n’avais pas besoin de faire un coup d’Etat. Mais, mes hommes ont pris peur quand ils ont appris, l’après- midi, que nous devions être arrêtés à vingt heures".
Et pourtant !
Le "Matin de Paris" en date du 27 octobre 1987, repris dans "Il s’appelait Sankara" de Sennen A. cite le témoignage d’un élément commando qui dit : "Le Lieutenant nous a prévenus le matin seulement de nous préparer pour anéantir le président parce que maintenant, il était insupportable. Blaise le connaît mieux que quiconque : il sait que même si on allait l’enfermer, il allait sortir par un trou de fourmi".
Et pourtant !
En vérité, ce jour-là, Thomas Sankara se trouvait en réunion de travail avec quelques-uns de ses collaborateurs dans une salle au Conseil. A 70 mètres de là, toujours dans le conseil, une 504 blanche démarra. A son bord, 7 personnes. Le véhicule arrive sur le lieu de la réunion. Les quelques éléments de la garde devant la salle ne s’en inquiètent pas outre mesure, parce que ce sont leurs collègues. Le véhicule se gare, en descendent K.H ; O.A.O ; N.N ; N.W ; O.N ; T ; K.M. qui ouvrent le feu immédiatement. Un gendarme et deux chauffeurs sont fauchés. Ils s’écroulent. Thomas Sankara dans la salle où il se trouve entend la fusillade et se lève, son pistolet à la main et dit à ses collaborateurs "restez, restez, c’est moi qu’ils veulent !". A peine a-t-il franchi la porte qu’il est pris par la mitraille nourrie d’un des "anéantisseurs". Il s’écroule. S’arrête-t-on là ? Non. Les assaillants rentrent dans la salle et exécutent ses collaborateurs.
Bref, supposons -difficilement- que la thèse qui veut que le capitaine Blaise ait été mis devant le fait accompli soit vraie. Cela le disculperait- il pour autant ? N’aurait-il pas été de façon indirecte à la base des événements tragiques du 15 octobre ? N’en est-il pas le grand bénéficiaire ?
L’homme, s’il n’a jamais eu vraiment soif du pouvoir comme il le prétend, laisse tout de même sceptique l’observateur de la scène politique burkinabè. En effet, après le 15 octobre, il a prouvé que le pouvoir ne se partage pas. L’apprendra à son dépend toute la cohorte d’intellectuels qui constituait le " comité insurrectionnel " qui a préparé psychologiquement l’avènement du 15 octobre par une série de tracts orduriers et d’intrigues de bas étage.
L’apprendront à leur dépend le commandant Boukary Lingani et le capitaine Henri Zongo.
D’ailleurs, seize (16) ans après, au micro de Christophe Boisbouvier, journaliste de Rfi qui lui demande si "l’homme qui a laissé tuer Thomas SANKARA peut donner des leçons de droits de l’Homme à quelqu’un d’autre ?" , Blaise Compaoré répond clairement : "Je ne pense pas qu’il y ait un pays au monde où il n’y a pas eu des problèmes ou de conflits politiques qui ont entraîné la mort d’un homme ou de deux hommes. Mais quand vous parlez d’un homme ou de deux, dans d’autres pays, on parle de milliers d’hommes. Le Burkina Faso, malgré les épreuves difficiles qu’il a traversées, vous pouvez faire une comptabilité. C’est dommage qu’elle soit macabre, mais vous verrez qu’il compte parmi les nations qui ont su préserver les cinquante dernières années, la vie humaine".
Sans commentaire !
Aujourd’hui 17 ans après, que retenir ?
Au- delà de toute rhétorique " dialecticienne ", Sankara est mort pour avoir été un paquet de convictions patriotiques et progressistes mais aussi pour avoir empêché de par la synergie entre sa théorie et sa praxis, certains de ces camarades civils comme militaires de manger goulûment, de boire frais et pétillant, de roter gras, de dormir mou et de se la couler royalement au détriment de leur peuple.
Par François-Xavier Verschave

Il y aurait tant à dire sur cet homme et son impact. D’autres l’ont fait avec l’abondance du cœur (je pense en particulier à Bruno Jaffré, son historiographe). Je me contenterais de quelques traits qui m’ont frappé.
Thomas Sankara est un repère pour l’Afrique parce qu’il montre aux Africains qu’ils peuvent engendrer " naturellement " un autre type de gouvernants que, les tyrans néocoloniaux ou les warlords issus des guerres civiles encouragées par lesgrandes puissances : il a montré de nombreuses et grandes qualités qui sont l’inverse des tares des dictateurs octroyés à l’Afrique. Il s’est trompé comme tout le monde, mais il savait écouter. Il avait une immense soif d’apprendre et de comprendre la cause des maux qui affectent son pays et le continent. Ces maux étaient chez lui la cause d’une insatisfaction permanente, là où les fastes du pouvoir ont vite fait de réjouir les ventres. Il n’aimait pas la guerre. Il a préféré être assassiné que provoquer un bain de sang fratricide.
L’importance de cet homme se mesure aussi à la coalition réunie pour l’abattre, muée en une bande qui déstabilisera l’Afrique de l’Ouest, y coûtera des centaines de milliers de vies et ruinera plusieurs pays. Sankara exaspérait les présidents françafricains Eyadéma et Mitterrand, sa liberté menaçait la loi françafricaine imposée par le tandem Foccart-Houphouët, elle gênait la perspective d’une alliance mafieuse avec la Libyafrique. Déjà, le warlord Charles Taylor, rôdait à Ouagadougou…
Sitôt Sankara assassiné, une sorte d’internationale s’installe au Burkina, que j’ai appelée le " consortium de Ouaga " (cf. Billets d’Afrique n° 109 à 115, 12/2002 à 06/2003). La Françafrique la plus archaïque s’associe à une prolifération des " rebelles " manipulés par la Libye. Deux ans plus tard, ce consortium sponsorise l’invasion du Liberia par la bande à Taylor, qui inaugure pour ce pays une douzaine d’années (au moins) de mise à la torture. Cet entrepreneur de guerre mafieux fonde une succursale en Sierra Leone, le RUF, toujours parrainée par le consortium de Ouaga. L’horreur franchit un nouveau palier, avec les loteries à l’amputation exécutées par des enfants-soldats drogués. Et je ne parle pas de l’alimentation de la guerre civile en Angola, par toutes sortes de trafics. Ni de la Côte d’Ivoire…
Il fallait éliminer Sankara pour laisser faire ça. Parce que, lui vivant, ce n’aurait pas été possible. Que naissent en Afrique des milliers de Thomas Sankara !
Par Rémi Rivière
"La mémoire n’est pas abstraite" me disait encore, en ce mardi 5 octobre 2004, Patricio Guzman. Le réalisateur Chilien, témoin en 1973 du coup d’État sanglant du général Pinochet, (qu’il filma et réussi à diffuser dans "La bataille du Chili"), qui se consacre
depuis plus de trente ans à réhabiliter l’histoire de son pays. Un pays amnésique, qui a aujourd’hui oublié ses années d’espoirs mais retrouve désormais son histoire.
Au Burkina, le temps passe. Dix-sept ans aujourd’hui que l’on attend la vérité, la réhabilitation historique, et la reprise d’un processus qui mettait l’homme au cœur des aspirations du pays. Dix sept ans que Thomas Sankara est mort, "comme Salvador Allende, assassiné par des puissances autochtones téléguidées par l’étranger" note le sociologue suisse Jean Ziegler.
Autre constante de l’histoire, l’humain revient toujours au premier plan, par vagues de révolutions. D’Allende ou de Sankara, on se souvient aujourd’hui de discours prophétiques à l’ONU. Aux années de plombs succède toujours la vérité. Depuis que l’homme est homme, nul n’a pu réécrire l’histoire. "L’histoire est concrète, l’histoire est vraie", constate Guzman. Il n’y a pas de fatalité.
Demain, les responsables du génocide au Rwanda seront désignés. Après-demain, les alter-mondialistes bouleverseront cet ordre mondial qui n’aura pas su considérer l’humain. Il y a d’abord la mémoire obstinée, celles de journalistes, d’écrivains, de cinéastes, qui contribuent aux premiers remous de

vérité. Il y a ensuite le temps

qui passe et qui délie les langues, comme si chaque être, au faîte de sa vie, était programmé pour léguer sa part de vérité, contribution à l’histoire. Les mensonges ne durent pas et c’est là leur moindre défaut. De qui se souviendra le peuple demain ? De Lumumba ou de Mobutu ? De Sankara ou de Compaoré ? Du 11 septembre 2003 au Etats-Unis ou du 11 septembre 1973 au Chili ? Patricio Guzman croit que l’histoire retiendra celui du coup d’État Chilien, quand les Etats-Unis et la CIA jouaient le rôle des terroristes. Dans son dernier film, intitulé "Salvador Allende" et sorti cette année, il donne la parole à l’ambassadeur américain en poste au Chili à l’époque. Son témoignage apporte une nouvelle pierre accusatrice sur le rôle des États-Unis et de la CIA. Le temps qui passe délie les langues.
"l’histoire me réhabilitera" avait pour sa part lancé le jeune Fidel Castro en 1953, au terme d’un procès qui le fit entrer dans l’histoire. Plus d’un demi-siècle plus tard, cette "réhabilitation" historique est plus que jamais incertaine car le régime cubain reste controversé. Mais le vieil homme se confie. Pour rester dans le septième art, deux documentaires sortis ces jours-ci en attestent, l’un du réalisateur états-uniens Oliver Stone ("Looking for Fidel"), l’autre du journaliste français et directeur du monde diplomatique Ignacio Ramonet ("Moi, Fidel Castro").
La tendance lourde du cinéma mondial est au désenchantement. Mais dans ce marasme ambiant, noir reflet de notre monde, on note aussi le retour d’une bulle d’air et d’idéal, qui retrouve ses romances et renoue avec ses nostalgies.
Au pays du Fespaco, on se souvient aussi de celui qui souhaitait "malheur à ceux qui bâillonnent le peuple". Malheur car ils n’y arriveront jamais. En allant gratter un peu de peinture blanche sur un mur Chilien, Patricio Guzman a retrouvé, dans son dernier film, les couleurs qu’utilisaient les "brigades muralistes" chargées de peindre dans la rue les messages d’espoir. Pour balayer trente ans de dictature de fer, il suffit parfois de gratter une mince pellicule. Les burkinabè ont désormais cette charge. A eux de voir, dans les couleurs qui vont renaître, si celles-ci doivent luire encore dans un ciel d’aventures ou briller comme l’étoile de Che Guevara que les cinéastes suivent ces temps-ci comme la nostalgie d’un humanisme utopique.

21/12/49 : Naissance de Thomas Sankara à Yako
05/08/1960 : Proclamation de l’indépendance.
03/01/66 : Insurrection populaire contre le régime de Maurice Yaméogo. Lamizana est porté au pouvoir.
10/66 : Après avoir obtenu le BEPC, thomas réussit le concours d’entrée au PMK qu’il intègre à la rentrée.
01/10/69 : Thomas Sankara intègre l’académie militaire d’Antsirabé.
1972 : Sankara assiste à Madagascar à la Révolution de mai qui renverse le régime néo-colonial de Tsiranana. Il rentre en Haute-Volta la même année, puis va faire un stage de parachutisme en France, à Pau
Septembre 1973 : Création de la LIPAD, Ligue Patriotique pour le Développement. 08/02/74 : A la suite d’une crise parlementaire, le Général et Président Lamizana suspend la constitution et dissout l ’assemblée nationale.
16/12/74 : Affrontement militaire entre le Mali et la Haute Volta pour une bande de terre. Thomas Sankara réussit une percée avec ses hommes.
1976 : Sankara prend la direction du CNEC (Centre National d’Entraînement Commando à Pô).
Août 1977 : Création de l’OCV, (Organisation Communiste Voltaïque).
Janvier 1978 à mai 78 : Thomas Sankara effectue un stage au centre de formation de parachutistes à Rabat au Maroc.
14/05/78 : Election présidentielle. Après avoir été mis en ballottage, Lamizana est élu au second tour avec 56,2% des votants.
21/07/78 : Création par thomas Sankara d’une organisation clandestine militaire dénomé " l’arête ". Il y est dit dans le préambule du règlement intérieure : " Son but est de rechercher, regrouper, organiser tous les officiers et éventuellement tous les voltaïques qui, par leurs idées progressistes et leurs actions, sont susceptibles de lutter sincèrement pour un changement politique et social réel au profit des masses populaires voltaïques. L’adhésion à ce groupe exclut l’appartenance à toute autre organisation politique "
01/10/78 : Création du Parti Communiste Révolutionnaire Voltaïque (PCRV).
21/07/79 : Mariage de Thomas Sankara avec Mariam Sermé.
14/10/79 : Création de l’ULC, Union de Lutte Communiste.
25/11/80 : Coup d’Etat du CMRPN dirigé par le colonel Sayé Zerbo.
13/09/81 : Invité par Saye Zerbo à prendre le poste de secrétaire d’Etat à l’information, Sankara refuse d’abord, puis finit par accepter sous la pression de ses camarades officiers.
31/12/81 : Retour au pouvoir de Rawlings au Ghana après un nouveau coup d’Etat. Il s’attaque résolument à la corruption.
12/04/82 : Le secrétaire d’Etat à l’information Sankara démissionne en signe de protestation contre les atteintes aux libertés, il est aussitôt consigné dans la garnison de Dédougou.
7 /11/82 : Un coup d’Etat militaire dont le véritable initiateur est le colonel Somé Yoryan renverse Saye Zerbo ; après de longues discussions, le nouveau Conseil provisoire du salut du peuple (CPSP, plus tard Conseil du salut du peuple, CSP) désigne le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo comme président. Sankara et ses amis officiers n’ont pas participé au coup d’Etat.
11/01/83 : Thomas Sankara dévient premier ministre.
26/03/83 : Discours de Sankara à un meeting de masse à Ouagadougou.
17/05/83 Coup de force de l’aile conservatrice du CSP ; arrestation de Sankara, du cdt Lingani ; Zongo, qui a échappé à l’arrestation le matin, doit se rendre, mais Compaoré peut s’échapper et rejoindre la base des commandos de Pô dont il a le commandement et y entrer en dissidence.
20/05/83 : Dans les rues de Ouagadougou, d’immenses manifestations réclament la libération de Sankara. Le 27, J.B. Ouédraogo est contraint d’annoncer qu’il va libérer les prisonniers politiques, mais en fait, ils restent en résidence surveillée, et la protestation continue.
04/08/83. Les commandos du CNEC dirigés par Compaoré montent de Pô et le gouvernement de J.B. Ouédraogo est renversé. Le Conseil national de la révolution (CNR) prend le pouvoir et désigne Sankara comme président. Dans son premier discours radiodiffusé au pays, le nouveau président appelle à la formation immédiate et partout de Comités de défense de la révolution (CDR).
24/08/83 : Le premier gouvernement du CNR est constitué. On y compte 5 membres du PAI, 3 membres de l’ex-ULC et les 3 militaires qui avec Sankara seront appelés les 4 chefs historiques de la révolution.
03/01/1984 : Première session des Tribunaux populaires de la révolution (TPR). Parmi ceux qui comparaissent se trouve l’ex-président Lamizana qui sera acquitté. Les audiences sont radiodiffusées.
Février : Le CNR abolit tous les paiements et corvées obligatoires envers la chefferie.20-22/03/84 : Grève des enseignants du SNEAHV. 1 500 enseignants sont licenciés par le CNR
23/04/84 : Thomas Sankara convoque un conseil des ministres pour tenter de révenir sur le licenciement des enseignants grévistes mais la mesureest maintenue.
28/05/84 : Sept personnes accusées d’avoir fomenté un complot sontfusillées.
02/10/84 : Sankara présente au nom du CNR le Discours d’orientation politique (DOP). 21/05/84 : Première crise ouverte avec le PAI. Le ministre de la jeunesse et des Sports est limogé pour avoir voulu organiser la commémoration des manifestations de mai 83 en dehors des CDR.
10/08/84 : Création de l’UCB, Union des Communistes burkinabé par le regroupement de petits groupes d’intellectuels.
04/08/1984 : 1er anniversaire de la révolution avec défilé des milices populaires à Ouaga. La Haute-Volta change de nom et devient le Burkina Faso, ou pays des hommes intègres (mots empruntés aux trois langues les plus parlées, le moré, le dioula et le peulh). La terre et les ressources minières sont nationalisées.
01/10/1984 : Le CNR abolit l’impôt de capitation et lance sur trois mois le Programme de développement populaire.
04/10/84 : Discours de Thomas Sankara à la tribune de la trente-neuvième session de l’Assemblée générale des Nations Unies.
25/11/1984 : Début d’une campagne de 15 jours de vaccination de tous les burkinabè de moins de 15 ans contre la méningite, la fièvre jaune et la rougeole, avec la participation de volontaires cubains. 2 500 000 enfants sont vaccinés.
03/12/1984 : Conférence nationale sur le budget à Ouagadougou avec la participation de 3 000 délégués. Elle adopte la proposition de réduire les salaires des hauts fonctionnaires de l’équivalent d’un mois de salaire, ceux des autres fonctionnaires de l’équivalent d’une dizaine, pour assurer le financement des projets de développement
31/12/1984 : Sankara annonce la suppression des loyers pour l’année 1985 pour les logements d’habitation et le lancement d’un programme de construction de logements.
01/02/1985 : Début de la bataille du rail pour construire un nouveau chemin de fer de Ouagadougou à Tambao dans le nord.
25/12/85 : Seconde guerre contre le mali qui opère des bombardements aériens. Plus de 100 morts de part et d’autres. Le 29, le cessez-le feu est signé.
Février -avril 1986 : Campagne d’alphabétisation en langues nationales qui concerne env. 35 000 personnes dans les zones rurales.
31/03/1986 : 1ère conférence nationale des CDR.
07/05/86 : L’UCB, l’ULCR, le GCB, et l’OMR signent une déclaration commune s’engageant à œuvrer au sein du CNR pour l’édification d’une organisation unique d’avant-garde.
03/09/1986 : Discours au sommet du Mouvement des pays non-alignés à Harare.
17/11/1986 : Le président français François Mitterrand, à Ouagadougou. Devant lui, Sankara critique les liens de la France avec le régime de l’apartheid en Afrique du Sud.
21/08/87 : Lettre de Thomas Sankara invitant les différents ministères à reprendre les enseignants licenciés et certains fonctionnaires dégagés. Il propose la libération de Touré Soumane mais n’est pas suivi.
03/09/87 : Réunion particulièrement tendue de l’OMR. Il y est question des tracts orduriers qui circulent en ville et s’en prenne à Thomas Sankara et à sa famille. Thomas Sankara déclare que leurs auteurs sont présents. Blaise Compaoré s’emporte alors et se plaint que la réunion ait été convoquée pour l’accuser.
08/09/87 : Le 8 septembre se tient une réunion de l’OMR où est décidé le retrait de tous les militaires de l’UCB.
21/09/87 : Le bureau politique du CNR décide de se doter d’un programme politique qui doit servir de base de travail à l’unification des organisations membres du CNR.
01/10/87 : Réunion des 4 " chefs historiques ". Thomas Sankara leur propose de repartir ensemble mais il n’est pas suivi.
02/10/87 : cérémonies d’anniversaire du 4ème anniversaire de DOP à tenkodogo dans une atmosphère lourde. On craint un attentat. Le représentant des étudiants critique l’ouverture politique prônée par Thomas Sankara.
08/10/87 : Sankara propose une réunion aux 3 autres " chefs historiques " Lingani décline l’invitation. Thomas Sankara se plaint de la situation créée après le meeting de tenkodogo. Devant le silence des deux autres, Thomas Sankara se lève et claque la porte. Il téléphonera le soir à son ami pour s’en excuser.
08-10/10/87 : Forum contre l’apartheid à Ouagadougou.
13/10/87 : Réunion de l’OMR qui entérine la décision de retrait de tous les militaires de l’UCB.
15/10/87 : Sankara et 12 collaborateurs sont assassinés par un détachement militaire ; Blaise Compaoré prend le pouvoir, dissout le CNR qu’il remplace par un Front " populaire " du 15 octobre. L’appel à des manifestations de soutien tombe dans le vide. Au contraire, le lendemain matin et les jours suivants, des milliers et des milliers de Burkinabé se rendent sur la tombe de Sankara et condamnent ainsi le crime.
Source :
Archive Bendré ;
Biographie de Thomas Sankara de Bruno Jaffré
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